R. Teulière (entretien)

«  On m'a enfin accordé une interview pour rencontrer, le lundi 3 mars 2008, Rémi TEULIERE, Président des Editions Territorey et co-auteur de la fameuse BD « Adan & le Néant », dont le premier tome sort ce mois-ci. undefined
 
Salut, ça va ?
 
Je suis malade depuis très longtemps, mais rien de grave.
 
C’est vous qui avez contacté Yannick le premier. Comment l'avez-vous connu ? Qu’est-ce qui vous a plu dans ses dessins ? Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler avec lui ?
 
En fait ça a commencé par le projet de l'Etoffe, une revue amateur de poésie que j'ai créé avec Didier Rodriguez, un ami poète. Il m'a proposé d'inclure des dessins pour aérer le texte, et en voyant ses travaux, j'ai été conquis. Son style, tout en traits, sobre et simple... ça m'a plu. Plus tard, lorsque je me suis lancé dans le projet Ouragan Aveugle Au Désert, je me suis dit que j'avais besoin de travailler en collaboration au lieu de continuer seul. L'Etoffe fut la première ouverture, et OAAD allait concrétiser ce chemin. Didier m'avait parlé du personnage qu'était Yannick – et je me suis dit que c'était le type qu'il me fallait. Je l'ai donc contacté (pour l'Etoffe c'est Didier qui l'avait fait) et lui ai proposé, un peu à l'aveuglette, de créer un recueil de poésie industrielle créé en collaboration, moitié textes, moitiés dessins, où tous les éléments formeraient un tout indissociable. Il ne s'agissait pas d'illustrer des poèmes, mais de créer un ensemble cohérent, où le dessin aurait la valeur d'un texte.
 
Ce genre de projet nécessite une grande motivation et pas mal de temps. La distance que nous avons n'est pas un problème lorsque l'on dispose d'Internet. Mais j'avais très peur que Yannick n'arrive pas à tenir le rythme assez soutenu que j'exige ; on avait des délais fixés sur trois ou quatre mois. Il est facile de laisser tomber ce genre de trucs – et j'avais déjà eu de mauvaises expériences. En fait, tout c'est bien passé et le livre a atteint toutes nos attentes en terme de qualité. Yannick a réalisé un très bon travail, ce qui m'a d'autant plus inspiré pour les poèmes. A peine Ouragan terminé, j'ai proposé à Yannick un truc encore plus ambitieux, qui le pousserait beaucoup plus loin en matière de dessin – une BD en noir et blanc !
 
J’avais lu, et apprécié, le texte intitulé « Ecrire, depuis quand, depuis où ? » publié comme conclusion du numéro 0 de la revue de poésie, à laquelle vous aviez tout deux contribué. Pourquoi avez-vous abandonné le projet de parution de la revue « Etoffe » ?
 
Merci. Nous publierons sûrement ce texte sur le site bientôt parmi les autres choses en téléchargement gratuit. Oui, Didier et moi avons mis fin à l'Etoffe – tout d'abord par manque de distribution, de moyens publicitaires et enfin parce que la poésie est un domaine qui intéresse un public très restreint. Beaucoup de revues semi-professionnelles existent au niveau local et national, plus ou moins élitistes, et notre formule sobre, courte et peu coûteuse aurait peut-être pu percer si seulement nous avions plus de contacts et plus d'argent. Aujourd'hui, Didier n'est plus intéressé par ce genre de projet. Les étudiants sont très pris de nos jours, les grèves, vous savez ce que c'est.
 
Avez-vous abandonné l’idée d’une revue de poésie ?
 
Pour le moment, oui. Si un jour j'ai les moyens et les personnes motivées, je relançerai le projet. Je réfléchis aussi à une publication en e-book. Les gens pourraient imprimer ce qu'ils souhaitent. Il faut que j'en parle à Yannick. De toute manière, j'ai plein de trucs dans les cartons.
 
Qu’est-ce qui vous as poussé à créer les éditions Territorey en mai 2007 ?
 
Là aussi c'est une décision qui vient de l'Etoffe. Le fait d'avoir un cadre légal pour entourer des projets très personnels tels que des recueils de poésie et des produits de micro-édition en général permet une plus grande sécurité, une plus grande clarté et une certaine reconnaissance envers les administrations et le publicUn exemple concret : en tant qu'association loi 1901 nous pouvons demander des subventions locales, nationales et européennes pour soutenir nos publications. Pour terminer, j'ai un désir latent : passer du statut d'association à une véritable entreprise d'édition.
 
Comment gérez-vous votre emploi du temps, en tant qu’écrivain et au sein des éditions Territorey ? Avez-vous un emploi du temps ? Comment arrivez-vous à jongler avec l’activité qui vous permet d’être autonome ?

Euh... Oui, j'ai un emploi du temps et il est assez rempli. J'ai un boulot (qui n'a rien à voir avec un travail littéraire...) qui me permet de subvenir à mes besoins. Le reste du temps, c'est à dire durant la vraie vie, je me débrouille pour m'occuper de l'association et des gens que j'aime la nuit, le soir, le week-end, durant les vacances. J'ai la chance d'avoir quelqu'un dans ma vie qui me laisse du temps pour être seul et me consacrer aux projets. Je planifie à peu près d'une semaine à l'autre les tâches que je dois faire sur le projet en cours et j'utilise chaque minute de libre à bon escient, ce qui fait qu'il me reste peu de temps à... ne rien faire. Au-delà de l'association, je lis un peu, je regarde le maximum de films sympathiques et je me consacre aux jeux de rôles (sur table) qui sont ma grande passion.
 
Vous vous connaissez depuis janvier 2007, si je me souviens bien. Pourtant, vous ne vous êtes jamais vu en chair et en os. En quoi le travail à distance est-il un avantage ? Un inconvénient ?
 
Internet réduit les distances. La vitesse de connexion n'est pas encore assez puissante pour que l'on s'échange de gros dossiers (des maquettes de livres en cours, par exemple), ce qui nous oblige à utiliser la poste mais la majorité de nos échanges, moins volumineux, se font par mail ou messagerie instantanée ; la transmission est donc en temps réel... comme si nous nous voyions tous les jours.
 
Pensez-vous que le lieu de vie influe sur votre travail ?
 
Au début oui, mais avec le recul, non. Lorsque j'habitais chez mes parents, j'avais plus de temps mais moins de liberté. Mettre du rock à fond à 4h du mat parce que vous avez soudainement une envie d'écrire n'est pas la meilleure chose à faire quand vous cohabitez avec vos vieux.
 
undefinedTravaillez-vous en silence ou en musique ?
 
En musique. J'ai plus d'inspiration lorsque je me sens poussé par la force de la musique ou par son pouvoir hypnotique.
 
Pourriez-vous mentionner vos principales sources d’inspiration, en général ?
 
En fait, je n'ai pas d'inspiration directe, juste des bribes de trucs que j'ai lus ou entendu et que je recycle. A un certain niveau, l'art n'est qu'un recyclage permanent. Je joue le jeu à fond. Le lecteur pourra s'amuser à trouver dans A&N de nombreux clins d'oeil (philosophie, musique pop et rock, publicité, vraiment tout et n'importe quoi). Pour des inspirations plus directes, allez voir du côté de la musique - les groupes Tool, Nine Inch Nails et Meshuggah.

Avez-vous lu « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard » de Mallarmé ? D’où vient votre souci de la mise en page, du lettrage, de la typographie ?
 
Oui, je l'ai lu. Didier me l'avait justement montré. Assez tôt j'ai commencé à vouloir sortir le texte de la feuille. Je voulais donner une autre dimension aux poèmes que j'écrivais. Au fil des recueils, j'ai donc travaillé de plus en plus sur des mises en pages sophistiquées. A présent, je m'oriente vers des projets multi-disciplinaires qui sont la continuation logique de cette vision des choses. Après la mise en page, faire des créations qui regroupent non seulement mise en page sophistiquée mais aussi dessins, vidéos, musique, interactivité (les nouvelles technologies, notamment avec les e-book offrent de nouvelles possibilités) Ne pas restreindre le texte à la feuille. En finir avec les jolis livres de poésie bien sages. Elle doit se révéler au même titre que la musique séductrice, violente, interactive. C'est ce qui a été fait pour Ouragan Aveugle Au Désert, d'abord sorti en livre puis en DVD comportant de nombreuses choses complémentaires. Là je parle de la poésie, mais cela s'applique à l'ensemble des œuvres que sortiront les Editions Territorey. Ne pas faire de simples livres, mais des projets aux aspects multiples et tournés vers l'avenir. Adan & le Néant est accompagné d'un soutien Internet – dont cette interview fait partie - Le premier tome est sorti en format numérique un mois avant la version papier. Et ce n'est que le début !
 
Concernant « Adan et le Néant » en particulier, vous avez créé une nouvelle mythologie. Pourquoi ?
 
Oh non, c'est un élément d'histoire limité à la BD ! Le Mythe de l'Hommonde est là pour supporter des éléments philosophiques ou dramatiques. Lisez entre les lignes. Comment savez-vous que les Anciens ne mentent pas ? L'Age d'Or n'est-il pas un mythe récurrent ? Quelque chose qui freine l'évolution ? Seul le Cycle dépasse la BD pour s'immiscer dans la Vie. Je n'ai pas la prétention de « créer une nouvelle mythologie » ! C'est quoi cette question ??
 
Désolé. Pardon. On passe à autre chose. Hem-hem, vous avez envoyé un scénario très succinct, avec mention des scènes, des lieux et des actions. Yannick a dessiné des planches en retour. Comment vous êtes-vous débrouillé ?
 
L'idée initiale était de laisser le maximum de liberté à Yannick. Pas question d'avoir un scénariste dirigeant le moindre coup de crayon du dessinateur. Celui-ci devait avoir autant de liberté de création que le scénariste, qui peut facilement avoir beaucoup de pouvoir dans ce genre de projet. Dans la ligne d’OAAD, le dessin et le texte devaient s'inspirer mutuellement. J'ai donc écrit une vingtaine de scènes séparées, quasiment sans aucun lien. Chaque scène était écrite comme suit :
 
« Un jeune homme maigre, nu, tombe lentement dans un gigantesque puits -tunnel vertical métallique dont on ne voit pas le fond. C’est inquiétant et métaphysique. Plongée, descente en lévitation. »
 
Chaque scène est décrite de façon minimaliste. Quelques détails mais pas trop. A partir de ça, Yannick dessinait, donnait corps et style aux personnages, événements, environnements; il avait tout à fait le droit de prendre des libertés avec les scripts. C'était même conseillé ! De plus, chaque scène était soumise à son aval. Il pouvait tout à fait refuser ou remettre en question ce que j'écrivais. Il me renvoyait la scène dessinée – c'était à mon tour de dire ce qui me plaisait ou pas. Ce processus était vraiment coopératif, à tous les niveaux. Inspiré par sa vision de la scène, sans idée préétablie en tête (sauf dans quelques cas je l'avoue !) ; j'écrivais le récit et les dialogues, comme ça, au feeling. Au bout d'un moment, une histoire globale a germé et j'ai réorganisé les scènes dans un ordre chronologique. Au départ, c'était vraiment un chaos total, il y avait des références qui n'aboutissaient nulle part. Des évènements sans explications. Tous les morceaux flottaient dans le vide, et il a fallu que je relie ces scènes initiales entre elles dans un embryon d'histoire avec un début et une fin. Puis j'ai dû développer le milieu. A un moment j'en savais assez pour donner une synthèse générale à Yannick, pour qu'il comprenne en quoi les éléments qu'il dessinait s'imbriquaient. On a fait plusieurs épilogues dès le départ. Concevoir la fin permettait quelque part de fixer le désordre initial et de me rassurer. Je me suis mis ensuite à écrire toutes les scènes complémentaires, plus ou moins dans l'ordre, qui allaient couvrir toute l'histoire, et non quelques passages. On peut dire que l'histoire et les personnages sont nés et ont vécu au fur et à mesure de l'écriture. Je perdais le contrôle sur eux, c'est fascinant.
 
On a répété le processus d'aller-retour entre le scénario, le dessin puis le texte sur les dessins jusqu'à arriver à faire deux tomes bien remplis. Il y avait tellement de choses à dire sur ce monde, sur cette histoire... il reste beaucoup de zones d'ombre, certaines choses sont laissées à l'imagination du lecteur. Nous avions émis l'idée d'un jeu de cartes qui permettrait de dévoiler ces mystères mais on a renoncé, par manque de temps surtout. Je rajouterai que je ne voulais surtout pas m'étendre sur trois tomes ou plus, car je déteste ces BD qui n'en finissent pas... Rassurez-vous, toutes les clés sont dans les deux tomes, et pas ailleurs !
 
Lorsque le texte préexistait, vous est-il arrivé d’être contrarié par certains dessins - mais que vous avez malgré tout gardé ?
 
Oh, oui ! Lorsque j'écrivais les scènes, j'avais naturellement une idée de l'aspect visuel – mais je ne la communiquais presque jamais à Yannick afin qu'il fasse ce qu'il souhaite. Ça m'a valu pas mal de surprises. Les différences entre la vision préétablie de la scène et celle qu'il me restituait étaient parfois surprenantes. C'était vraiment déstabilisant, mais très intéressant. La conséquence : une vision réellement mixte de cette histoire tordue.
 
Pourquoi avoir choisi la forme « une page = un dessin » ? Pourquoi n’avoir pas choisi de faire des cases ?
 
Ça correspondait à ma volonté de privilégier le dessin plutôt que le texte. Après discussion, nous souhaitions tous deux nous diriger vers un « roman graphique » plutôt qu'une véritable BD traditionnelle. Des œuvres telles que XXème Ciel.com de Yslaire, avec de grands espaces de dessin, m'ont particulièrement marqué. Bien que les cases permettent de nombreuses trouvailles très intéressantes, l'idée d'amples dessins nous plaisait bien. Vous pourrez le constater en comptant le nombre de double pages undefinedpanoramiques.
 
Comment qualifierais-vous votre travail ? Est-ce de la poésie, du roman, de la BD, du roman graphique … ?
 
Un mélange de tout ça, sûrement. Je continue dans la lignée de mes précédents travaux, en prenant le meilleur de chaque, en recyclant, tout en apportant de nouveaux éléments et en allant encore plus loin.
 
En quoi l’expérience « Adan et le Néant » diffère-t-elle des précédentes ?
 
C'est le projet le plus ambitieux qui m'ait été donné de faire. En terme de temps, d'implication, d'argent... et c'est aussi le moins autobiographique.
 
Vous avez parlé pour « Ouragan Aveugle au Désert », d’un recueil de « poésie industrielle ». « Adan et le Néant » est-ce de la « poésie industrielle » ?
 
A&N comporte des éléments de poésie industrielle, clairement identifiables, disséminés dans les deux tomes. Cependant, c'est plutôt... une BD industrielle ? (grand sourire)
 
D’où vous vient votre fascination pour le pétrole ?
 
J'en parlerai plus tard. C'est un sujet très sensible.
 
Que penser du brouillage opéré dans le récit quant à la différenciation des sexes ? 
 
 L'androgynie est un thème récurrent dans l'art, et mélanger les genres est pour moi une idée de route vers la perfection... réunir les sexes jusqu'à l'indifférenciation, c'est comme réunir les êtres-boules de Platon. L'Unification. L'Uniformité. Voulez-vous être semblable à tous ces gens uniques ? Deviendrez-vous uniques en imitant l'unique ? La diversité n'est-elle pas préférable ? La diversité est-elle source d'évolution ? L'évolution est-elle importante dans un monde cyclique? Rejoignez le Cycle, qu'ils disaient !
 
Peut-on dire que la philosophie est en creux du récit d’ « Adan et le  Néant » ?
 
Question suivante. Tu peux me passer le jus de raisin, derrière toi ?
 
Pensez-vous avoir exploité toutes les potentialités de l’outil informatique ? De l’Internet ?
 
Non, bien sûr ! Yannick et moi souhaitons amener les Editions Territorey vers ces nouvelles voies. Par exemple, à long terme, nous projetons d'abandonner le support papier classique pour le papier... numérique. Les e-books. C'est l'avenir du livre, quoi qu'en pensent ses détracteurs. Ces types, c'est comme les pétroliers qui refusent de passer aux énergies propres. Ils s'imaginent que le pétrole est une denrée inépuisable et irremplaçable. Il y a pas mal d'idées fausses concernant la noblesse du papier, la pauvreté de la lecture sur écran, etc. La technologie est en train de nous donner les moyens de lire des centaines de pages sans s'abîmer les yeux. On peut inclure des images, des sons, des vidéos, toute une mise en page interactive dans un texte numérique. C'est fascinant. On va donc bientôt acquérir des logiciels performants pour produire des e-books de grande qualité.
 
Avez-vous d’autres projets ? Pourriez-vous donner des détails surundefined ceux-ci ?
 
Outre le fait d'explorer les possibilités numériques, oui. Si vous fouinez sur le site, vous trouverez certainement quelques petits indices. Le projet qui me tient le plus à cœur est un remake... je n'en dit pas plus. Je frétille déjà à l'idée d'exposer les détails à Yannick. 
 
Sachant que vous aviez en projet de sortir un livre de photographies sur les ambiances urbaines, sachant que vous avez tourné de courtes séquences vidéo pour le DVD « Ouragan Aveugle au Désert », peut-on encore vous définir comme un écrivain ?
 
Je ne me suis jamais défini comme un écrivain, mais plutôt comme un « artiste » balbutiant, bafouillant et spécialisé dans les mots, même si ça me donne un air prétentieux. Tout comme l'art ne peut être réduit à une seule fonction, je souhaite donner à mes essais une dimension pluridisciplinaire, mais on en a déjà parlé plus haut. Je précise que le projet photographique, que j'ai fait avec Kristie Pacull (encore une collaboration) a été en grande partie transféré dans le DVD de OAAD – il y était étroitement lié.

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